Depuis bientôt deux ans, la mer reste le choix ultime pour la connexion avec le grand Sud du pays suite au blocage de la route nationale #2, au niveau de Gressier. Les bandits armés dictent leurs lois, la population est laissée à elle-même. Le transport maritime prend la relève, avec un coût faramineux pour le transit des marchandises. Un univers très complexe!
Il est 6 h AM, sur le Champ-de-Mars, le rassemblement habituel commence. Pour se rendre à l’Autorité Portuaire National (APN), plusieurs centaines de citoyens se réunissent presque quotidiennement près de la DDO, du Palais ou du moins de la tour 2004. Ce, avec l’espoir de trouver une place à bord des blindés transportant les employés de l’APN ou ceux de la Police Nationale d’Haïti effectuant le trajet ; faute de quoi, il faut se contenter du taxi-moto, au risque de se faire dépouiller ou même tuer par les gangs.
Il suffit d’environ 10 minutes aux blindés pour atteindre l’enceinte de l’organisme responsable de la gestion des installations portuaires, via des routes obstruées de remblais, des étendues d’eaux stagnantes et d’autres, des chaussées en piteux état. À l’intérieur des blindés, la peur est à son paroxysme en traversant un milieu hostile, sachant que les bandits armés stationnent dans les parages. De leur côté, les agents de l’ordre ne relâchent pas leur vigilance. Arrivés sur les lieux hautement gardés par des agents de sécurité de l’APN, des soldats, des policiers, les soupirs et les remerciements envers Dieu s’imposent aux peurs.
Dans l’enceinte de l’APN
Après avoir été déposés par le blindé, les usagers doivent s’enregistrer auprès des agents de sécurité ayant cette charge, avant de traverser le point de contrôle donnant accès au port.

Une minute de marche, souvent entre les camions de marchandises et/ou containers, suffit pour arriver à l’espace portuaire. Les bateaux de toutes dimensions y sont accostés les uns près des autres. C’est la ruée sur le pont de celui qui effectuera le premier voyage.
À bord d’un bâtiment de plusieurs étages, des conteneurs de plusieurs pieds, des camions de marchandises, des minibus complètement remplis de marchandises, des voitures, entre autres, prennent place sous les ordres des contrôleurs. Selon les informations disponibles, les montants à payer par les différents véhicules s’élèvent entre 550 et 2 600 dollars américains. D’un autre côté, pas de frais pour les milliers de citoyens qui utilisent désormais ce moyen de transport pour les va-et-vient entre la capitale et le Grand Sud.
Chaque bateau a son tour, de même, chaque chauffeur a sa clientèle. Les marins, les travailleurs, les “raquetteurs”, ne manquent pas dans ce nouveau secteur d’activité très prisé face au blocage de la RN#2 par les gangs criminels armés.
Au sein du bâtiment
Les cordes, les grandes chaînes sont larguées. L’avant-pont a été détaché du sol. Le grand voyage faufile à l’horizon. De l’APN au port de Petit-Goave, le trajet en mer dure entre 4 et 5 heures de temps.

À l’intérieur de l’engin règne une ambiance familiale. Les revendeur-ses s’occupent de leurs affaires. Sur ce bateau de plusieurs étages, un mini-resto s’y trouve, où les passagers achètent à manger et à boire.
Des policiers et d’autres gens armés sans uniforme ont été remarqués à bord.
À titre informatif, en quittant le port, le bateau est escorté par une embarcation des Gardes-côtes jusqu’à sa traversée aux abords du rivage de Village de Dieu.
Une malade à bord
À bord se trouvait une femme âgée souffrante, suite à une opération réalisée dans la capitale. La malade, malgré son état, voulait à tout prix retourner chez elle, à Jérémie.
“Ma mère a été opérée, il y a une semaine. Son état n’est pas encore stable, mais elle refuse de rester plus longtemps”, nous raconte John, son fils, précisant que lui et son oncle également présent sont obligés de suivre ses instructions.
“Les médecins nous ont quand même remis des ordonnances pour pouvoir poursuivre son traitement dans un hôpital aux Cayes. Elle est très têtue ma mère”, a-t-il ajouté, se réservant le droit de ne pas dévoiler la maladie en question.
Pour effectuer le transport très complexe de cette dame à l’APN, ses proches ont eu recours à un véhicule blindé du SWAT, grâce à un contact personnel. Ils saluent l’aide et la patience de ces agents spécialisés, espérant la réouverture prochaine de la route.
En plein océan
Plus de deux heures après le départ, on se retrouve en pleine mer. Le voyage se passe bien. On arrive à peine à entendre le bruit du moteur, et on ressent à peine le mouvement du bateau sur l’eau, sauf lors de la rencontre avec de grandes vagues où l’engin secoue et les passagers sortent de leur calme.

Le voyage paraît de plus en plus long. Certaines personnes se reposent sur de simples couvertures, d’autres se rassemblent aux rebords pour contempler la nature tout en débattant. Et, il y a celles qui font les cent pas, buvant de l’alcool pour apaiser la pression, peut-être qu’il s’agit de leur première expérience.
À ce niveau de l’aventure, la circulation en mer est devenue de plus en plus fascinante, avec la rencontre de plusieurs autres bateaux, en provenance du port de Carrefour, de Petit-Goâve, de Miragoâne, entre autres.
Le constat est alarmant au large des rivages. La présence des déchets de toutes sortes est à signaler. Les ordures en plastique, particulièrement, flottent au-dessus de la mer. L’environnement marin paie le prix fort de notre indifférence.
11 h 50 AM, le bateau s’approche de la cité de Faustin Soulouque. Les klaxons retentissent. C’est le signal, les autres bâtiments présents sur le port doivent faire place pour l’accostage.
Déjà, tout le monde se met en branle, car il faut descendre du bateau avant le débarquement des camions, sinon il faudra attendre la fin de ce processus, qui est de longue durée.
Accostage terminé, les passagers se pressent de quitter l’enceinte du bateau en file indienne. Entre-temps, sur le port, des centaines de gens s’y trouvent, accueillant les nouveaux arrivés et proposant chacun leur service.
La suite du voyage
Enfin sur terre, chacun se débrouille pour quitter l’espace sécurisé par un bateau des Gardes-côtes et des agents de sécurité de l’APN.
À quelques mètres de la barrière d’entrée du port se trouve une petite station de transport en commun. Le minibus assurant le trajet vers le Sud est à 1 500 gourdes.
21 personnes, dont un nourrisson, prennent place à bord. Le toit est chargé de leurs affaires. Trop de passagers pour un véhicule de ce type. La chaleur se fait oppressante. Les voyageurs pressent évidemment le chauffeur de se déplacer.
Entre l’embouteillage causé par les grands conteneurs et les camions, surtout des camions-citernes, se dirigeant vers le port, ainsi que les multiples marchandes installées dans des rues coincées, il a fallu plus de 30 minutes pour rejoindre la Route Nationale. Le constat est clair. Face à cette affluence, Petit-Goâve est une ville à repenser urgemment, notamment en termes d’infrastructures.
Place à la RN#2, le chauffeur ne peut pas abuser de la souplesse de l’accélérateur. La chaussée est déformée à plusieurs endroits. Loin des regards, cette voie autrefois très fréquentée ressemble désormais à un chemin de campagne.
À l’intérieur du mini-bus (Pap Padap), les passagers s’indignent et expriment leur impatience, puisque, à cet effet, le voyage risque de plus durer. Il est important d’attirer l’attention des responsables du ministère des Travaux publics, Transports et de la Communication sur ce cas alarmant.
En plus, la RN#2 est occupée à plusieurs niveaux par des marchés publics. Des milliers de citoyens occupent la chaussée aux risques de causer de graves accidents. L’État central en est averti.
À Miragoâne, c’est le calme plat. La population vaque à ses activités. Au passage, le véhicule a fait l’objet de vérifications des forces de l’ordre à plusieurs reprises. Au niveau de Deriso, le « fritay » est toujours au rendez-vous, seulement les prix qui changent.
Le voyage suit son cours. Le paysage n’est pas mauvais. À Saint-Louis du Sud, la mer menace la chaussée, mais son odeur fait raviver de bons souvenirs du Grand Sud.
Voyager en mer, c’est pas une action tentante pour le commun des mortels. Différents risques s’imposent. Certains citoyens font part de leur réticence à s’aventurer. D’autres avouent n’avoir pas toutes les cartes en main, la situation l’exige, surtout en cas d’une urgence en terre natale qui requiert leur présence. Une importante question gratte les lèvres : à quand la réouverture complète et durable de la Route nationale #2, grande débouchée pour une partie du département de l’Ouest, pour les départements des Nippes, du Sud-Est, du Sud, de la Grand’Anse, et désormais du onzième département suite aux travaux d’innovation effectués à l’aéroport Antoine-Simon des Cayes, à l’aéroport de Jacmel, et pourquoi pas au port de Saint-Louis du Sud ?
