Le samedi 11 avril 2026, un drame a secoué le pays, suscitant l’amertume jusque dans le 11ᵉ département. Une trentaine de visiteurs, principalement des jeunes et des adolescents venus de différentes régions du Grand Nord, ont perdu la vie sur le site de la Citadelle Henri, à la suite d’un incident dont l’enquête est toujours en cours. Entre-temps, les révélations et témoignages conduisent à de sérieuses remises en question quant au niveau de compétences des dirigeants face à la gestion de ce patrimoine universel érigé au XIXᵉ siècle.
La Citadelle Henri, classée patrimoine mondial par l’UNESCO depuis 1982, est devenue, depuis un certain temps, un espace livré à lui-même où certaines personnes font ce qu’elles veulent dans ce lieu sacré, qui a pourtant grandement contribué à la consolidation de notre indépendance comme premier peuple noir libre au monde. Ce drame, caractérisé en grande partie par le piétinement des valeurs de ce monument, rappelle l’urgence de s’interroger sur la capacité de nos autorités.
Point de vue anthropo-sociologique
Passion Info Plus a interviewé l’anthropo-sociologue et chercheur en patrimoine Malachy Bastien afin de mieux comprendre les différentes facettes de cet enjeu majeur, en utilisant le drame de la Citadelle comme élément déclencheur pour lever le voile sur les dérives qui gangrènent les sites historiques du pays.
En parlant de patrimoine comme richesse, on se réfère à tout élément naturel, matériel et immatériel qu’un pays possède : paysage, sites historiques, traditions, langues, savoirs et pratiques culturelles. Cet ensemble constitue inévitablement un capital précieux servant de base pour le développement économique, social et culturel, explique le chercheur.

Alors que ces derniers temps, nos différents sites sont délaissés. Celui, dont les travaux de recherche, réalisés dans le cadre du programme de Master en Histoire, Mémoire et Patrimoine de l’IERAH-UEH, portent sur « la gestion de la grotte du Bassin Zim par les acteurs locaux de la troisième section communale de Hinche », affirme que si Haïti met en place une structuration de la culture scientifique basée sur une vision stratégique, le pays pourrait exploiter amplement ses patrimoines afin de construire une économie durable, particulièrement à travers le tourisme solidaire et l’écotourisme.
Cela permettrait de créer des emplois durables, d’attirer des visiteurs et de renforcer l’identité nationale. Toutefois, selon lui, les patrimoines ne peuvent se transformer automatiquement en véritables richesses, s’ils ne sont correctement entretenus, protégés et gérés à travers une politique publique axée sur leur préservation et leur valorisation.
Lorsque ces éléments sont laissés aux oubliettes, détruits ou insuffisamment exploités, ils perdent leur valeur, leur potentiel économique au sein de la société. En ce sens, bien que les patrimoines représentent un fort potentiel, ils deviennent presque inutiles en cas de mauvaise gestion et de conservations défaillantes, en absence d’une logique rationnelle et durable.
L’État a la marge de manœuvre
Le ballon est dans les pieds des autorités. La Citadelle Henri figure parmi les plus grandes merveilles du patrimoine mondial. Plusieurs travaux académico-scientifiques ont été réalisés sur ce joyau, notamment la thèse de doctorat du professeur Kenrick Demesvar, en 2015, stipulant : “Interprétation et mise en valeur du patrimoine naturel et culturel, matériel et immatériel dans les parcs nationaux, cas du Parc National Historique : Citadelle, Sans-Souci, Ramiers de la République d’Haïti. Québec, Canada : Université Laval.
Aujourd’hui, la dégradation des patrimoines en Haïti, dont la Citadelle, montre à quel niveau la société civile et l’État agissent en « je-m’en-foutiste ». Pourtant l’État haïtien a élaboré un ensemble de décrets et de lois relatifs à la protection et à la conservation du patrimoine depuis 1920, bien avant même l’intervention de l’UNESCO. Malgré cela, le pays a ratifié un bon nombre de conventions internationales en ce sens, les patrimoines continuent de se dégrader, voire de disparaître, s’indigne le professionnel qui travaille en milieu rural.
À la suite du drame survenu à Citadelle, des internautes se sont interrogés sur la nécessité d’une gestion spécialisée pour un patrimoine archéologique et architectural d’une telle ampleur.
“Je crois pas que le pays ait un problème de compétences techniques et institutionnelles pour assurer la conservation des patrimoines. Mais, il faut se demander plutôt pourquoi l’État investit dans la formation des jeunes dans ces domaines, sans leur offrir d’opportunités concrètes, comme des stages.
Pourquoi les institutions œuvrant dans les domaines de l’éducation, de la culture, du patrimoine, de l’histoire et du développement communautaire ne bénéficient-elles pas d’un financement adéquat de la part de l’État et du secteur privé ? » s’interroge Malachy Bastien, fondateur du Réseau de l’Intelligence Appliquée en Haïti (RIAH) et du Festival des idées-Hinche en lisant.
Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN)
Dans cette dynamique de remise en question, le rôle essentiel de l’ISPAN est au centre des débats, avant même d’aborder ceux des ministères de l’Intérieur, de la Culture, du Tourisme, de l’Éducation, de la Primature.
L’État, à travers le ministère de la Culture et l’ISPAN, a théoriquement fait un choix rationnel : favoriser l’appropriation du patrimoine par la population afin de développer une conscience critique au sein de la société. Toutefois, selon l’ancien étudiant de l’IERAH, banaliser, vandaliser, abandonner les patrimoines révèle aussi un choix politique.
Selon lui, en réalité, lorsque le peuple s’approprie son patrimoine, cela contribue à développer sa conscience historique, culturelle et critique, ce qui peut transformer la manière dont la société perçoit le pouvoir, le développement et son identité.
Ainsi, l’absence d’actions sérieuses pour protéger le patrimoine favorise une dynamique où les discours populistes et les pratiques de domination se maintiennent.

Des propositions
Interrogé sur un plan d’action national pour sauver la Citadelle Laferrière (Citadelle Henri) et l’ensemble du patrimoine national, le Masterant en Sciences du Développement à la Faculté d’Ethnologie de l’Université d’État d’Haïti (UEH) propose :
“Cela requiert, dans un premier temps, un grand diagnostic scientifique et social approfondi, incluant des recherches ethnographiques, ethnologiques ainsi qu’une analyse technique de l’état actuel des patrimoines. À mesure que la société évolue, les patrimoines se transforment également, en fonction de leur rôle dans un contexte historique et social donné.»
Cependant, de manière provisoire, il suggère trois (3) mesures urgentes :
- Évaluation et sécurisation immédiate des sites
- Audit technique sur l’état de la Citadelle et les autres sites patrimoniaux.
- Mise en place des mesures de protection contre la dégradation rapide (maintenance, contrôle des accès)
2.- Mise en place d’un système de gestion intégrée
• Création d’un plan de gestion clair pour le Parc National Historique – Citadelle, Sans-Souci, Ramiers
- Renforcement de la coordination entre les différentes institutions
3.- Mobilisation et formation des acteurs locaux
- Formation des médiateurs culturels
- Implication de la communauté locale dans la gestion et la surveillance des sites
« Celui qui ne connaît pas son histoire est condamné à la revivre », disait Karl Marx. Aujourd’hui, on rêve plus que jamais du développement durable dans le pays. Entre-temps, on banalise nos chers patrimoines, symboles de notre identité comme peuple.
À titre de comparaison, la France attire des millions de visiteurs chaque année grâce à la Tour Eiffel, les États-Unis avec la Statue de la Liberté ou le fameux Times Square, le Brésil avec le Christ Rédempteur, entre autres, récoltant des millions ou des milliards de dollars.
Il est à rappeler que la forteresse Citadelle a été construite au début du XIXᵉ siècle (1805-1820) à plus de 900 mètres d’altitude dans la commune de Milot, sous les ordres du roi Henri 1ᵉʳ, avec un objectif clair : défendre le pays, notamment le Grand Nord, et consolider l’indépendance nationale.
Erickson ALCINÉ et Edwardo PIERRE
