Quand les maîtres du jeu prétendent arbitrer les élections : pour une ultime transition démocratique de deux ans
Essai de sociologie politique critique sur la crise de l’État, les conditions de possibilité de la démocratie et la reconstruction de la souveraineté populaire en Haïti
Par Pierre Wilkens CHERISME
De la crise conjoncturelle à la crise structurelle
Il est des conjonctures historiques où la responsabilité intellectuelle commande de dépasser les apparences immédiates afin d’interroger les structures profondes qui déterminent les trajectoires politiques d’une société.
La situation haïtienne contemporaine relève précisément de cette exigence.
La crise actuelle ne peut plus être appréhendée comme une simple succession de crises gouvernementales, de violences sporadiques ou de retards électoraux. Elle révèle une décomposition plus profonde du rapport entre l’État, la société, le territoire, la citoyenneté et la souveraineté.
La République se trouve confrontée à une crise multidimensionnelle dont les manifestations sont désormais interdépendantes : affaiblissement de l’autorité publique, fragmentation territoriale, insécurité généralisée, déplacement de populations, précarisation économique, désinstitutionnalisation progressive et érosion de la confiance citoyenne.
La tragédie survenue à Kenscoff en constitue une manifestation particulièrement préoccupante. Elle rappelle que la question sécuritaire ne saurait être dissociée de la question démocratique : lorsqu’une partie de la population vit sous la menace permanente de la violence, lorsque la mobilité des citoyens est entravée, lorsque des communautés sont contraintes au déplacement et lorsque l’autorité publique peine à garantir l’intégrité du territoire, les conditions sociologiques de l’exercice de la citoyenneté se trouvent nécessairement altérées.
Dans un tel contexte, la volonté d’accélérer mécaniquement le calendrier électoral pourrait sembler constituer une réponse naturelle à l’instabilité.
Elle mérite pourtant d’être soumise à un examen beaucoup plus rigoureux.
Car la question pertinente n’est pas de savoir si Haïti doit retourner à la démocratie électorale.
La question véritable est de déterminer si les conditions institutionnelles, sécuritaires, sociales et politiques sont suffisamment réunies pour qu’un scrutin puisse effectivement traduire la volonté libre, pluraliste et souveraine de la population.
Autrement dit, le problème n’est pas l’élection.
Le problème est la possibilité sociologique, institutionnelle et politique d’une élection véritablement démocratique.
C’est à partir de cette interrogation que doit être repensée la question de la transition.
LA DÉMOCRATIE COMME RÉGIME DE LIBERTÉS ET NON COMME SIMPLE TECHNOLOGIE ÉLECTORALE
L’une des confusions les plus persistantes dans l’analyse des transitions politiques consiste à assimiler démocratie et élections.
Or, l’élection constitue une procédure de désignation des représentants ; la démocratie constitue un ordre politique plus vaste, fondé sur la participation, la liberté, la pluralité, la responsabilité institutionnelle, l’égalité politique et la possibilité effective de l’alternance.
Robert A. Dahl, dans Polyarchy: Participation and Opposition, insiste précisément sur l’articulation entre participation effective, compétition politique et pluralisme.
Une élection ne devient donc démocratique que lorsque les citoyens disposent effectivement des moyens d’exercer leur liberté politique.
Cette distinction revêt une importance particulière dans le contexte haïtien.
Que signifie le droit de vote lorsque la peur empêche le citoyen de circuler ?
Que signifie la compétition électorale lorsque certains territoires sont pratiquement soustraits à l’autorité effective de l’État ?
Que signifie la liberté de campagne lorsque des candidats, des militants ou des électeurs peuvent être menacés ?
Que signifie enfin la représentativité lorsque des populations déplacées sont matériellement empêchées de participer au processus électoral ?
Ces interrogations ne constituent nullement un argument contre les élections. Elles constituent précisément un argument en faveur d’élections authentiquement démocratiques.
Il serait paradoxal de défendre la démocratie électorale en négligeant les conditions sociales qui permettent au suffrage de produire une volonté politique libre.
L’élection ne devrait donc pas être considérée comme une fin en soi, mais comme l’aboutissement d’un processus institutionnel et social permettant au citoyen de choisir librement ses représentants.
WEBER ET ARENDT : L’ÉTAT, LA VIOLENCE ET LA RECONSTRUCTION DE L’ESPACE POLITIQUE
Max Weber demeure incontournable pour comprendre la dimension institutionnelle de la crise.
Sa conception de l’État moderne renvoie notamment à la prétention de celui-ci au monopole de la violence physique légitime sur un territoire déterminé.
L’affaiblissement durable de cette capacité n’est donc pas uniquement un problème de sécurité publique.
Il constitue un problème fondamental de souveraineté étatique et de capacité institutionnelle.
Cependant, Hannah Arendt permet d’aller plus loin. Pour elle, le pouvoir politique ne se réduit pas à la violence. Il apparaît lorsque les individus sont capables d’agir ensemble dans un espace public commun.
La distinction entre pouvoir et violence devient ici essentielle.
Un État peut accroître sa capacité coercitive sans nécessairement reconstruire sa légitimité. Inversement, une démocratie ne peut prospérer dans un environnement où l’État est incapable de garantir les conditions minimales de la liberté.
La reconstruction haïtienne doit donc éviter deux réductionnismes : réduire la crise à une question exclusivement sécuritaire ; ou, à l’inverse, réduire la démocratie à une question exclusivement électorale.
La reconstruction de l’État doit articuler au moins trois dimensions :
- l’autorité publique, la sécurité citoyenne et la capacité collective d’agir politiquement.
- Il ne suffit pas de restaurer l’ordre.
- Il faut restaurer un ordre légitime, institutionnel et démocratiquement contrôlé.
MARX, GRAMSCI ET FANON : UNE SOCIOLOGIE CRITIQUE DES RAPPORTS DE POUVOIR
Toute réflexion scientifique sur la crise haïtienne doit également interroger les rapports de pouvoir qui sous-tendent les institutions.
Karl Marx nous apprend à ne pas considérer les institutions politiques comme des réalités autonomes détachées des rapports matériels qui structurent la société.
Antonio Gramsci complexifie cette lecture avec le concept d’hégémonie : la domination ne repose pas seulement sur la contrainte ; elle repose également sur la production du consentement et sur la capacité d’un groupe à présenter ses intérêts particuliers comme relevant de l’intérêt général.
Frantz Fanon introduit une critique supplémentaire en plaçant la question de la domination dans le contexte colonial et postcolonial.
Chez Fanon, l’indépendance politique ne garantit pas automatiquement la transformation des structures sociales, économiques et symboliques héritées de la domination.
Ces trois auteurs ne disent évidemment pas la même chose. Marx interroge les rapports économiques et sociaux, Gramsci interroge la fabrication du consentement et Fanon interroge la reproduction de la domination dans les sociétés postcoloniales.
Arendt introduit ici une limite fondamentale : le politique ne peut être entièrement réduit aux rapports de domination, puisque l’action collective demeure capable de produire de nouvelles formes institutionnelles.
Le croisement de ces perspectives permet ainsi de poser quatre questions fondamentales :
Qui possède ?
Qui domine ?
Qui produit le consentement ?
Et qui peut encore agir politiquement ?
Ces questions sont incontournables pour comprendre la crise haïtienne.
QUIJANO, ALAVI ET CHATTERJEE : PENSER LA SOUVERAINETÉ DANS UN SYSTÈME INTERNATIONAL ASYMÉTRIQUE
L’analyse de la crise haïtienne serait cependant incomplète si elle ne tenait pas compte de sa dimension internationale.
Aníbal Quijano, à travers la notion de colonialité du pouvoir, montre que la disparition formelle du colonialisme ne signifie pas nécessairement la disparition des structures historiques de hiérarchisation du pouvoir.
Hamza Alavi, dans son analyse de l’État postcolonial, insiste sur les rapports complexes entre l’État, les élites nationales, les intérêts économiques et les forces extérieures.
Partha Chatterjee critique quant à lui la prétention à universaliser mécaniquement certaines trajectoires institutionnelles issues de l’expérience occidentale.
Ces approches ne conduisent pas à une lecture manichéenne opposant mécaniquement Haïti à la communauté internationale.
Elles permettent plutôt d’introduire une question de sociologie des relations de pouvoir :
comment construire une coopération internationale qui renforce la capacité souveraine de l’État haïtien au lieu de substituer durablement des décisions externes aux mécanismes de délibération nationale ?
La question n’est donc pas celle du retrait de la communauté internationale. Elle est celle de la qualité politique de son engagement.
L’accompagnement international devrait contribuer à la reconstruction de la capacité institutionnelle haïtienne, et non à son remplacement.
LA PENSÉE HAÏTIENNE : DE LA DIFFICILE TRANSITION À LA TRANSITION INTERMINABLE
La réflexion internationale ne saurait cependant se substituer à la production intellectuelle haïtienne.
Gérard Pierre-Charles, dans Haïti : la difficile transition démocratique, analyse les obstacles structurels auxquels se heurte la démocratisation haïtienne et souligne l’importance de la reconstruction institutionnelle.
Laënnec Hurbon, avec Pour une sociologie d’Haïti au XXIe siècle : La démocratie introuvable, montre combien la démocratisation haïtienne demeure confrontée à des contradictions qui dépassent largement le seul calendrier électoral.
Sauveur Pierre Étienne, à travers L’énigme haïtienne : Échec de l’État moderne en Haïti, met en évidence la profondeur historique, sociale et institutionnelle de la crise de l’État haïtien.
La contribution de Pierre-Raymond Dumas, avec Cette transition qui n’en finit pas, apporte une formulation particulièrement saisissante du paradoxe historique haïtien.
La transition, conçue comme un dispositif provisoire destiné à conduire vers la normalité institutionnelle, risque de devenir elle-même une structure de permanence politique.
Elle cesse alors d’être un passage.
Elle devient un régime d’attente.
Le pont ne conduit plus vers l’autre rive.
Il devient le paysage.
KENSCOFF : LORSQUE LE RÉEL VIENT CONTREDIRE LE CALENDRIER POLITIQUE
La tragédie de Kenscoff ne devrait pas être traitée comme une simple parenthèse sécuritaire.
Elle constitue un indicateur empirique de la fragilité des conditions dans lesquelles une compétition politique nationale devrait éventuellement se dérouler.
Lorsqu’une population est exposée à une violence persistante, l’exercice de la citoyenneté est objectivement restreint.
Lorsqu’un territoire devient difficilement accessible, l’universalité du processus politique est compromise.
Lorsqu’une partie de la population est déplacée, la continuité territoriale de la citoyenneté est affectée.
Lorsqu’un État peine à assurer la sécurité des citoyens, la confiance dans les institutions s’érode.
Il existe donc une relation étroite entre sécurité, citoyenneté et démocratie.
La démocratie n’est pas simplement un ensemble de procédures. Elle constitue également un environnement social dans lequel les citoyens peuvent exercer leurs droits.
C’est pourquoi la situation de Kenscoff doit être interprétée non seulement comme une tragédie humaine, mais comme un révélateur de la crise de l’État.
L’ÉLECTION PRÉCIPITÉE : LE RISQUE D’UNE LÉGITIMITÉ PROCÉDURALE SANS LÉGITIMITÉ SUBSTANTIELLE
Le danger n’est pas simplement celui d’une élection imparfaite. Il réside dans la possibilité qu’une élection soit utilisée comme mécanisme de certification politique.
Une élection organisée dans des conditions profondément déséquilibrées peut produire un gouvernement juridiquement installé sans nécessairement produire une légitimité politique suffisamment robuste.
Le paradoxe serait alors le suivant :
utiliser l’élection pour produire la légitimité alors que la légitimité démocratique exige précisément les conditions qui rendent possible une élection libre.
Max Weber permet de distinguer les fondements de la légitimité. Dahl insiste sur la participation et la compétition. Linz et Stepan mettent l’accent sur la consolidation institutionnelle.
Arendt rappelle que le pouvoir politique procède de la capacité collective d’agir.
Ces perspectives convergent sur un point essentiel :
la procédure ne suffit pas lorsque les conditions sociales et institutionnelles qui lui donnent sens sont gravement altérées.
LA TRANSITION COMME INSTRUMENT DE DÉMOCRATISATION, ET NON COMME SUBSTITUT À LA DÉMOCRATIE
La proposition d’une transition de deux ans ne doit donc pas être interprétée comme une remise en cause du principe électoral.
Elle doit être comprise comme une hypothèse institutionnelle destinée à créer les conditions de possibilité d’une véritable compétition démocratique.
Une transition démocratique n’a de justification que si elle est : temporaire ,limitée, contrôlée , inclusive, transparente et orientée vers une sortie juridiquement garantie.
Elle ne devrait pas constituer un gouvernement destiné à administrer indéfiniment la crise. Elle devrait constituer un mécanisme exceptionnel de reconstruction.
Son succès ne devrait donc pas être mesuré à sa longévité. Mais à sa capacité à rendre sa propre existence inutile.
POURQUOI DEUX ANNÉES ?
La temporalité de deux années ne devrait pas être comprise comme un chiffre arbitraire.
Elle répond à une logique de reconstruction institutionnelle.
Il faut suffisamment de temps pour :
restaurer progressivement la sécurité ;
rétablir l’autorité publique ;
renforcer les institutions judiciaires ;
réhabiliter l’administration publique ;
reconstruire l’espace civique ;
restaurer la confiance institutionnelle ;
préparer un environnement électoral crédible.
Mais il faut également empêcher que cette temporalité ne devienne un nouveau cycle d’indétermination.
La durée doit donc être accompagnée de jalons vérifiables et d’obligations institutionnelles précises.
Deux années devraient constituer non pas une prolongation de l’incertitude, mais un horizon de reconstruction mesurable.
UNE TRANSITION QUI AURAIT POUR MISSION DE DISPARAÎTRE
La réussite d’une transition ne devrait pas être mesurée à sa capacité à se maintenir. Elle devrait être mesurée à sa capacité à rendre sa propre existence inutile. Cette conception inverse complètement la logique politique traditionnelle.
Une transition réussie n’est pas celle qui trouve constamment une nouvelle justification à sa prolongation. C’est celle qui construit suffisamment d’institutions pour pouvoir partir. Elle devrait donc poursuivre cinq objectifs fondamentaux.
- Restaurer la sécurité et l’autorité publique.
Sans sécurité, il n’existe pas de citoyenneté politique pleinement exercée.
La restauration de l’autorité de l’État ne devrait toutefois pas être confondue avec une militarisation permanente de la vie publique. Elle devrait s’inscrire dans le cadre de l’État de droit, du contrôle institutionnel et du respect des droits fondamentaux.
- Restaurer les institutions
La justice, l’administration publique, les institutions électorales et les mécanismes de contrôle doivent être reconstruits ou renforcés.
- Réouvrir l’espace démocratique
Les partis politiques, organisations sociales, médias, syndicats, universités, associations et autres composantes de la société civile doivent pouvoir fonctionner dans un environnement garantissant leur liberté.
- Préparer méthodiquement les élections
Le processus électoral devrait être préparé bien avant le scrutin : registre électoral, institutions compétentes, sécurité, observation, financement, accès équitable aux médias, mécanismes de règlement des contentieux et garanties d’inclusion.
- Garantir la sortie
La transition doit être juridiquement incapable de devenir permanente.
LA BICÉPHALIE : UNE HYPOTHÈSE DE LIMITATION DU POUVOIR
L’hypothèse d’une architecture bicéphale peut être envisagée comme un mécanisme destiné à empêcher la concentration excessive du pouvoir pendant la période transitoire.
Elle ne doit cependant pas être présentée comme une vérité institutionnelle absolue.
Elle doit être examinée à la lumière de la théorie constitutionnelle, des expériences comparées de gouvernements de transition et des particularités historiques de la République d’Haïti.
L’objectif n’est pas de créer une nouvelle architecture institutionnelle pour elle-même.
L’objectif est de répondre à une question précise :
comment empêcher qu’une transition exceptionnelle ne devienne la propriété politique d’un seul groupe ?
La réponse devrait nécessairement passer par :
le pluralisme, la limitation des mandats, le contrôle mutuel, la transparence, la reddition de comptes et la limitation temporelle du pouvoir.
Une transition bicéphale ne serait donc pertinente que si elle permet une véritable distribution des responsabilités et si elle est soumise à des mécanismes institutionnels de contrôle.
LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE : PARTENAIRE, GARANTE, MAIS NON SUBSTITUT DE SOUVERAINETÉ
La France, les États-Unis, le Canada, l’OEA, l’ONU et la CARICOM disposent d’une influence considérable sur l’environnement politique haïtien.
Cette influence peut être positive lorsqu’elle contribue à la sécurité, à la médiation, au renforcement institutionnel, à la protection des droits humains et à la création de conditions favorables à une transition démocratique.
Mais elle devient politiquement problématique lorsque l’accompagnement international tend à se substituer aux mécanismes nationaux de délibération et de décision.
Il convient donc d’établir une distinction fondamentale entre coopération internationale et tutelle politique.
La coopération internationale ne devrait pas signifier :
décider pour Haïti.
Elle devrait signifier :
aider Haïti à retrouver la capacité de décider pour elle-même.
Il ne s’agit pas de construire une souveraineté hostile au monde.
Il s’agit de construire une souveraineté capable de dialoguer avec le monde sans se dissoudre en lui.
L’accompagnement des partenaires internationaux devrait ainsi être orienté vers la consolidation de l’État de droit, la sécurisation du territoire, le renforcement institutionnel et l’organisation d’un processus électoral crédible.
La souveraineté nationale et la coopération internationale ne sont pas nécessairement contradictoires.
Elles peuvent devenir complémentaires lorsque la seconde renforce la première au lieu de la remplacer.
LE PEUPLE HAÏTIEN DOIT REDEVENIR LE SUJET DE LA POLITIQUE
Michel-Rolph Trouillot a montré comment les rapports de pouvoir influencent la production de l’histoire et la visibilité des acteurs.
Jean Casimir, de son côté, invite à penser la société haïtienne à partir de son expérience historique propre et de ses formes spécifiques d’organisation sociale.
Ces perspectives conduisent à une exigence politique fondamentale :
le peuple ne peut être convoqué uniquement pour voter après que les décisions fondamentales ont déjà été prises ailleurs.
Il doit participer à la définition des conditions de la transition.
Il doit participer au débat sur les institutions.
Il doit participer à la construction du consensus.
Il doit participer à la définition des règles électorales.
Autrement dit :
la transition doit être une transition vers la souveraineté populaire, et non une transition qui se substitue à elle.
La légitimité d’un ordre politique ne saurait être durablement importée de l’extérieur.
Elle doit trouver son fondement dans la capacité des citoyens à reconnaître les institutions comme les leurs.
RUPTURE OU CONTINUITÉ : DÉPASSER LE FAUX DILEMME
La reconstruction d’Haïti ne peut reposer ni sur la destruction totale des institutions existantes ni sur leur reproduction mécanique.
La véritable voie consiste à distinguer :
ce qui doit être conservé ;
ce qui doit être réformé ;
ce qui doit être supprimé ;
et ce qui doit être entièrement reconstruit.
Cette démarche est dialectique.
Elle refuse à la fois la nostalgie institutionnelle et la fascination pour la rupture.
L’État haïtien ne doit pas être simplement restauré.
Il doit être refondé sur des bases démocratiques, institutionnelles, sociales et citoyennes plus solides.
La reconstruction institutionnelle doit également être accompagnée d’une réflexion sur les inégalités sociales, l’exclusion territoriale, la pauvreté, l’accès à la justice et la concentration des ressources.
Car une démocratie qui ne produit aucune amélioration perceptible des conditions de citoyenneté risque de demeurer formellement démocratique tout en restant socialement fragile.
LES FORCES VIVES DE LA NATION ET LA NÉCESSITÉ D’UN DIALOGUE NATIONAL
Aucune transition crédible ne saurait être durablement construite sans l’association des forces sociales et politiques qui composent la nation.
Les acteurs politiques, les organisations de la société civile, les secteurs économiques, les universitaires, les organisations communautaires, les autorités religieuses, les organisations professionnelles, les mouvements de jeunesse, les représentants de la diaspora et les autres forces vives du pays doivent pouvoir participer à un processus de délibération nationale.
Cette participation ne doit cependant pas être confondue avec une simple multiplication de consultations symboliques.
Elle doit produire des mécanismes concrets de représentation, de négociation, de responsabilité et de contrôle.
L’objectif devrait être de construire un pacte national de transition, établissant :
la durée précise de la transition ;
les institutions chargées de la gouverner ;
leurs compétences respectives ;
les mécanismes de contrôle ;
les critères de sécurité ;
les étapes de reconstruction institutionnelle ;
le calendrier électoral ;
les garanties de participation ;
et les conditions juridiquement contraignantes de la sortie de transition.
Une telle démarche permettrait de transformer la transition d’un arrangement politique circonstanciel en processus institutionnel orienté vers une finalité clairement définie.
LA TRANSITION DOIT ÊTRE UNE MÉTHODE DE SORTIE DE CRISE
Une transition véritablement démocratique devrait être pensée comme une méthode.
Elle devrait fonctionner selon une logique séquentielle : sécuriser, institutionnaliser, réconcilier , préparer, électoraliser, transférer.
Cette séquence est essentielle.
Organiser d’abord des élections, puis tenter de reconstruire l’État après coup, reviendrait à inverser la logique institutionnelle.
La priorité doit être de créer les conditions minimales dans lesquelles les élections pourront acquérir une signification démocratique.
La transition ne devrait donc pas être un espace d’accaparement du pouvoir.
Elle devrait être un laboratoire institutionnel de restauration démocratique.
LE RISQUE DE LA NORMALISATION DE L’ANORMAL
Toute crise prolongée comporte un danger sociologique particulier : celui de transformer l’exception en normalité.
Lorsque l’insécurité devient quotidienne, elle finit par être considérée comme ordinaire.
Lorsque les institutions fonctionnent de manière exceptionnelle, l’exception devient institutionnalisée.
Lorsque les gouvernements provisoires se succèdent, la précarité institutionnelle devient elle-même une forme de stabilité.
C’est précisément ce processus qu’il convient de combattre.
Une société ne peut durablement vivre dans l’attente d’une normalité constamment reportée.
Le véritable objectif politique doit être de rompre avec cette normalisation de l’exception.
La transition de deux ans devrait donc constituer une rupture méthodologique avec le cycle de l’indétermination.
Elle devrait être assortie d’indicateurs publics de performance et de critères vérifiables permettant à la population d’évaluer périodiquement les progrès réalisés.
LA LÉGITIMITÉ COMME CONSTRUCTION SOCIALE
La légitimité politique ne peut être décrétée.
Elle se construit à travers un processus d’acceptation sociale, de reconnaissance institutionnelle et de participation.
Max Weber l’avait déjà établi en distinguant différentes formes de domination légitime.
Mais la sociologie politique contemporaine invite à approfondir cette intuition : la légitimité dépend également de la perception que les citoyens ont de la justice des procédures, de la représentativité des institutions et de leur capacité à produire des biens publics.
Dans le contexte haïtien, une transition qui ne parviendrait pas à produire un minimum de sécurité, de justice institutionnelle et de participation risquerait de reproduire les conditions mêmes qui ont conduit à son établissement.
La légitimité doit donc être comprise comme une ressource institutionnelle à construire, et non comme un privilège juridiquement présumé.
POUR UNE DOCTRINE HAÏTIENNE DE LA TRANSITION
Haïti ne peut éternellement importer des modèles de transition élaborés ailleurs.
Elle doit produire sa propre doctrine de transition à partir de son histoire, de ses institutions, de ses expériences politiques et de ses réalités sociologiques.
Cela suppose une démarche comparative, mais non mimétique.
Les expériences latino-américaines, africaines, asiatiques, européennes et caribéennes peuvent fournir des enseignements utiles.
Mais aucune expérience étrangère ne peut être transplantée mécaniquement dans le contexte haïtien.
La transition doit être haïtienne dans son fondement, démocratique dans sa finalité et internationale dans sa coopération.
Cette triple exigence devrait constituer l’un des principes directeurs de toute reconstruction politique.
L’ULTIME TRANSITION : UNE HYPOTHÈSE DE SORTIE, PAS UNE NOUVELLE PARENTHÈSE
La proposition d’une transition de deux ans doit donc être comprise comme une hypothèse politique et institutionnelle soumise au débat national.
Elle ne doit être ni imposée par un groupe politique, ni dictée par des partenaires étrangers.
Elle doit résulter d’un dialogue entre les forces politiques, la société civile, les organisations sociales, les secteurs économiques, les universitaires, les acteurs religieux, les organisations professionnelles, la diaspora et les autres composantes de la société haïtienne.
Son objectif devrait être clairement défini :
restaurer les conditions nécessaires à l’exercice de la souveraineté populaire.
Elle devrait commencer par la sécurité.
Se poursuivre par la reconstruction institutionnelle.
Se consolider par la restauration de l’espace civique.
Et s’achever par des élections réellement compétitives, inclusives, transparentes et crédibles.
SORTIR DE LA TRANSITION PAR LA TRANSITION
Haïti ne manque pas seulement d’élections.
Haïti manque de conditions permettant aux élections de produire une véritable légitimité démocratique.
C’est pourquoi l’urgence n’est pas de choisir entre transition et élections.
L’urgence est de construire la transition qui permettra de sortir durablement de la logique des transitions.
Deux années ne devraient pas être deux années supplémentaires de pouvoir.
Elles devraient être deux années de reconstruction, de sécurisation, d’institutionnalisation, de réconciliation et de préparation démocratique.
Deux années pour restaurer l’État.
Deux années pour rétablir la sécurité.
Deux années pour reconstruire les institutions.
Deux années pour réouvrir l’espace civique.
Deux années pour restaurer la confiance.
Deux années pour préparer les élections.
Puis, enfin : rendre le pouvoir au peuple.
La véritable question n’est donc plus : « Transition ou élections ? ». Mais :« Quelle transition peut rendre les élections véritablement démocratiques ? » C’est cette question que la société haïtienne doit avoir le courage de poser. C’est cette question que les acteurs politiques doivent accepter de discuter. Et c’est cette question que les partenaires internationaux devraient accompagner avec prudence, humilité et respect de la souveraineté nationale.Car la démocratie ne se résume pas à une urne. Elle suppose un territoire. Elle suppose des citoyens libres. Elle suppose des institutions. Elle suppose la sécurité. Elle suppose la possibilité du désaccord. Elle suppose la liberté de choisir. Et surtout, elle suppose que le peuple puisse reconnaître dans l’ordre politique l’expression de sa propre volonté. Ainsi, l’objectif ne devrait pas être de prolonger indéfiniment la transition. Il devrait être de construire la transition qui rendra toutes les autres inutiles.
Quand les maîtres du jeu prétendent arbitrer les élections, le peuple ne doit pas être condamné à jouer sa propre survie.
Il faut restaurer l’État.
Il faut restaurer la liberté.
Il faut restaurer la citoyenneté.
Il faut restaurer la confiance, puis rendre définitivement la parole au peuple haïtien.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES SÉLECTIVES
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- Casimir, Jean. La culture opprimée. Port-au-Prince, 1981.
- Chatterjee, Partha. The Politics of the Governed: Reflections on Popular Politics in Most of the World. New York: Columbia University Press, 2004.
- Dahl, Robert A. Polyarchy: Participation and Opposition. New Haven: Yale University Press, 1971.
- Dumas, Pierre-Raymond. Cette transition qui n’en finit pas. Port-au-Prince.
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- Quijano, Aníbal. « Coloniality of Power and Eurocentrism in Latin America ». International Sociology, vol. 15, no 2, 2000, p. 215–232.
- Trouillot, Michel-Rolph. Silencing the Past: Power and the Production of History. Boston: Beacon Press, 1995.
- Weber, Max. Le Savant et le Politique. Paris, 1919.
Par Pierre Wilkens CHERISME
Ancien nominé au Programme IVLP/ Sociologue de formation / Citoyen engagé
